A l’occasion de l’opération Ingénieuses 2018, la CDEFI est revenue sur les difficultés d’attirer les étudiantes au sein des écoles d’ingénieurs. 

« Au début de ma carrière, je travaillais en Belgique. Un jour, une pièce informatique est tombée en panne. C’était une pièce très lourde et imposante. J’étais la seule personne formée pour changer la pièce. Les responsables ont préféré faire venir un ingénieur de Paris pour la réparer, parce que c’était inconcevable qu’une femme soit capable de le faire. » Même si l’anecdote date de quelques années, le témoignage de Marie-Hélène Therre suscite des réactions. Dans la salle, les femmes haussent les yeux, à peine surprises par les propos de cette ancienne informaticienne.

La scène se déroule vendredi 25 mai dernier près des Champs-Elysées, à l’occasion de la huitième édition des Ingénieuses. Cette opération, organisée par la CDEFI (conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs), a réuni une cinquantaine d’étudiants, de professeurs, d’associations et de sociologues pour récompenser les trois écoles et les trois ingénieures de l’année (voir plus bas). L’idée : mettre en valeur les femmes, leurs idées et leurs actions pour promouvoir la filière scientifique.  

Au total, 35 projets et 226 candidatures d’ingénieures ont été examinés par la CDEFI au cours de ces derniers mois. Lors de l’évènement, les femmes, toutes ingénieures de formation ont fait part de leurs parcours parfois difficiles à assumer dans un milieu scientifique où elles sont peu représentées.

L’ingénierie, une affaire d’hommes ?

Parmi les lauréates, Lou Grimal, élue élève-ingénieure 2018. Après sa victoire, la jeune diplômée n’en revient toujours pas : « Quand j’ai entendu le parcours de mes concurrentes, j’étais sûre d’avoir perdu. » Destinée à devenir sociologue, cette ancienne littéraire a intégré l’université de technologies de Troyes par hasard, après avoir rencontré une ingénieure.

Lou Grimal (au centre), lauréate 2018, Iris Moulin (à gauche), lauréate 2017 et Diala Cissoko (à droite), finaliste 2018. © Twitter Lou Grimal (au centre), lauréate 2018, Iris Moulin (à gauche), lauréate 2017 et Diala Cissoko (à droite), finaliste 2018. © Twitter

Mais en se spécialisant dans le domaine de l’informatique et des systèmes d’information, la jeune femme a très rapidement été confrontée au problème de mixité. « On était 70 élèves en informatique dont seulement sept filles », précise-t-elle. Si pour la jeune ingénieure, l’absence de femmes n’a jamais été un handicap, son témoignage n’a rien de surprenant. Il est même, depuis toujours, le quotidien des étudiantes en ingénierie. 

Moins de 30 % de femmes-ingénieures

Marc Renner, président de la CDEFI est revenu sur ces difficultés dès l’ouverture de la cérémonie de remise des prix : comment parvenir à s’intégrer dans cet univers scientifique majoritairement masculin ?

Loin d’être une nouveauté, la situation a tout de même quelque peu évolué. Depuis les années 1990, le nombre de femmes-ingénieures ne cesse de croître. En quinze ans, il a quasiment doublé passant de 21 000 en 2000, à près de 39 000 en 2017. 

Une belle progression qui reste toujours « insuffisante » pour le président de la CDEFI. Car le nombre d’étudiants ingénieurs a lui aussi augmenté. Ainsi, en dix ans, la proportion de femmes n’a que très légèrement évolué, se stabilisant aux alentours de 27-28 %. Une absence de mixité évidente dans une filière qui cherche malgré tout à réduire ces inégalités. Y compris dans les domaines les moins attractifs.

Des disparités selon les spécialités

« Il y a un véritable engouement dans les domaines de l’agriculture ou de la construction. Mais en mécanique, en électronique ou en informatique, il y a de fortes disparités : moins de 20 % des étudiants sont des femmes », constate Marc Renner, qui veut malgré tout rester optimiste.

« Notre école ne compte que 10 % d'étudiantes parmi les pilotes. »

Sophie Coppin, responsable de l'Enac


Un constat partagé Sophie Coppin, responsable de l’Enac (école nationale de l'aviation civile), récompensée aux Ingénieuses comme étant l’école la plus mobilisée avec (seulement) 22 % d’étudiantes. « Dans certaines spécialités comme les formations au métier de pilote, les étudiantes ne représentent que 10 % de nos effectifs alors qu’elles sont 30 % parmi les contrôleurs aériens », regrette-t-elle. 

Des disparités ne font aucune exception au sein des écoles d’ingénieures. Et ce, malgré une volonté manifeste de faire évoluer les choses.

L'Enac a remporté le prix de l'école la plus mobilisée. © Twitter L'Enac a remporté le prix de l'école la plus mobilisée. © Twitter

Changer son regard sur les sciences

Cours sur le genre, ateliers non-mixtes, programmes de mentorat, présentation du métier d’ingénieur, mise en valeur des femmes au sein des entreprises… Des solutions, les écoles n’hésitent pas à les multiplier pour susciter des vocations.

A Mulhouse, l’ENSC a fait le pari d’apprendre la chimie à 220 élèves de maternelle et de primaire. « Il faut s’y prendre tôt », explique Jocelyne Brendlé, directrice de l’école, avant de laisser la parole à ses étudiants fiers d’avoir fait changer le regard des enfants sur la science.

« Les campus non-mixtes ont été une vraie réussite. » 

Sophie Coppin, responsable de l'Enac


L’Enac a quant à elle misé sur un campus exclusivement féminin : « Je n’y étais pas favorable au début parce que je voulais que les garçons soient impliqués, admet Sophie Coppin, mais finalement c’était une très bonne idée. Lorsqu’elles sont entre filles, les étudiantes osent davantage, posent des questions et n’hésitent pas à faire les activités, elles n’ont plus de freins. » 

Encore un peu timides, ces projets innovants s’arrêtent néanmoins au stade de la sensibilisation. Les étudiantes restent encore très discrètes dans ce monde d’hommes.

Une génération-quota nécessaire

Marie-Sophie Pawlak, présidente de l’association Elles bougent, affirme que les quotas peuvent être une solution. « Les quotas, c’est équilibrer dans les deux sens et pas propulser un sexe plus qu’un autre », décrète-elle. Une idée qui semble plaire à l’assemblée aux vues des sourires approbateurs

« Bien sûr qu’il y aura encore plus de stéréotypes, et alors ? Ça ne veut pas dire que les ingénieures ne méritent pas leur place, surtout quand on voit ce qu’elles sont capables de faire. » Avis partagé par Marie-Hélène Therre, marraine des Ingénieuses : « J’ai été carrément enthousiasmée par les projets de ces femmes, leur diversité, leurs approches, c’est génial. » Mais les clichés ont la dent dure. Difficile de changer les mentalités du jour au lendemain.

Les finalistes pour le prix de la femme ingénieure 2018. © Twitter Les finalistes pour le prix de la femme ingénieure 2018. © Twitter

Briser le plafond de verre

« Il y a encore énormément de progrès à faire », assure Marc Renner. Plafond de verre ou plancher collant oblige, le problème serait bien plus ancré qu’on pourrait le croire. Avant même d’entrer dans la vie active, les ingénieures savent qu’elles ne pourront pas avancer dans leur carrière. « C’est beau de diplômer des filles mais il faut que ça suive en entreprise, ce qui n’est pas toujours le cas », poursuit le président de la CDEFI.

« Il ne faut pas confondre auto-censure et censure sociale. »

Isabelle Collet, sociologue


Changer la société, c’est aussi l’ambition d’Isabelle Collet. Pour cette docteure en genre et sciences de l’éducation, il faut en finir avec les fausses hypothèses qui provoquent des inégalités. « On a tendance à confondre auto-censure et censure sociale, c’est elle qui est responsable des stéréotypes », s’insurge-t-elle devant un public ahuri. Plusieurs études le démontrent : dès leur plus jeune âge, pourtant meilleures ou aussi compétentes que les garçons en sciences, les filles ont tendance à se sentir inférieures, « parce que depuis toujours la société leur répète que les maths c’est pour les garçons et le français pour les filles », analyse la sociologue. 

Déculpabiliser les étudiantes, multiplier les exemples de réussite personnelle et professionnelle, impliquer les hommes… C’est tout le travail qu’il reste à accomplir pour briser cette pression sociale. Pas seulement au sein des écoles d’ingénieurs, mais dans la société entière.


Les lauréates 2018

  • Prix de l’école la plus mobilisée : Enac (école nationale de l’aviation civile)
  • Prix du projet le plus original : ENSCMu (école nationale supérieure de Chimie de Mulhouse)
  • Prix pour l’enseignement de l’égalité femmes-hommes : Mines Saint-Etienne
  • Prix de l’élève-ingénieure France : Lou Grimal (Université de technologie de Troyes)
  • Prix de l’élève-ingénieure Maghreb : Siham Meftahi (Arts et Métiers de Casablanca)
  • Prix de la femme ingénieure : Amandine Dessalles (ENSTA – Ecole nationale supérieure de techniques avancées)