Dans cette troisième partie de l'interview, Philippe Jamet, président de la Conférence des grandes écoles (CGE), aborde le rayonnement international des grandes écoles et les projets de la CGE pour les années à venir.

Vous évoquiez les Comue, qui selon-vous, posent certains problèmes à des établissements. Paris Saclay a réussi à fédérer autour d'une Comue qui figurera peut-être dans les 10 premières universités au monde dans le classement de Shanghai. Ces regroupements ne sont-ils pas aussi une solution pour la France d'être mieux classée dans les classements internationaux ?

Le problème n'est pas les Comue, mais ce qu'on veut en faire. Il est intéressant pour un pays comme la France de se poser la question de là où elle doit investir pour créer des ensembles visibles à l'international. Ce pays doit être capable de figurer dans un classement comme celui de Shanghai. Aujourd'hui ce n'est pas le cas donc il faut faire des efforts. Après il y a la méthode pour le faire : on aurait pu créer un nouvel objet avec 10 milliards d'euros, un peu comme les Emirats qui, quelque part, ont acheté de l'excellence.

Nous avons pris une approche différente : on a des pépites, on va essayer de les rassembler dans une mine d'or. Pourquoi pas ! Or, aujourd'hui, dans un nombre de cas trop nombreux, la gouvernance de ces Comue qui doit être adaptée à la compétition internationale, reste calquée sur certains aspects de la gouvernance universitaire.

Deuxièmement, ce rassemblement de pépites ne doit pas être au détriment de la diversité du système. Saclay est sans doute une bonne idée, mais si la cible est de dire  « on a y mis plusieurs écoles : HEC, Centrale, Agro, Telecom ParisTech, mais dans le fond au fur et à mesure tout ça, on va le fusionner », on va faire disparaître les écoles.

L'objectif est pertinent, mais la méthode pose problème à deux niveaux : la manière dont se font les regroupements laissent de côté des établissements de grande valeur car ils n'ont pas le bon statut ou qu'ils sont privés. Ces rassemblements peuvent être aussi mal pensés si l'on fait peser sur les écoles des contraintes qui sont la négation même de ce qui a fait leur succès : la capacité à décider, l'agilité, leur stratégie propre. Pour qu'il y ait un équilibre bien assumé entre université et écoles, il faut mettre en face de deux bonnes universités des écoles comme Centrale ou HEC. On trouve cette configuration à Saclay mais partout ailleurs, nous ne sommes pas dans ce genre d'équilibre. C'est là que ça pose problème.

Justement, au niveau des classements, les écoles sont très peu présentes. Est-ce grave et comment peut-on modifier cette situation ?

Ce n'est pas gravissime. Il y a effectivement des étudiants  mobiles et sensibles à ce qui brille mais la plupart cherche une bonne formation qui va l'emmener à l'emploi, etc. Beaucoup viennent en France pour la formation « à la française », notamment dans les écoles, que l'on ne trouve nulle part ailleurs : le stage par exemple comme élément de la pédagogie professionnalisant.

Poser cette question, revient à se demander s'il est grave qu'une PME avec une marge superbe et leader dans sa catégorie ne soit pas au NASDAQ. Il ne faudrait pas qu'avec les regroupements de sites et au motif que l'on veut projeter dans des grands classements des établissements français, perdre en qualité dans le système et détruire de la valeur.

Le système américain est constitué de  près de 4 000 établissements d'enseignement supérieur, dont certains comme les collèges d'arts libéraux, l'équivalent des grandes écoles françaises. Extrêmement sélectifs, on remarque toutefois que ces derniers ne sont pas dans les classements alors qu'ils fournissent du travail de qualité et  l'excellence. Il y a plusieurs sortes d'établissements dans l'enseignement supérieur et tous n'ont pas forcément intérêt à figurer dans des grands classements.

Lorsque l'on parle de rayonnement international des grandes écoles, ça ne rime donc pas forcément avec un bon classement ?

Aujourd'hui, la plupart des écoles ont 20-25 % d'étudiants étrangers venant de pays les plus divers donc non aujourd'hui, ce n'est pas un frein car nous avons bien d'autres choses à vendre. Il faut savoir que les grands classements internationaux, notamment celui de Shanghai, obéissent à des critères de recherche.

Or, la plupart des étudiants souhaitent un diplôme, un job et pour ça, les grandes écoles françaises ont des atouts avec une offre magnifique pour les étudiants internationaux.

Quels sont les projets à venir ces prochains mois, ces prochaines années, pour la CGE ?

On travaille sur la question du fundraising. La CGE labellise des formations dans les écoles, des formations d'établissement, des masters spécialisés, MSc... et nous travaillons à leur reconnaissance nationale et internationale qui sont déjà très reconnus par les entreprises. Nous sommes dans une campagne d'inscription au RNCP et en discussion avec l'ESR pour que ces formations puissent disposer, tout en restant des formations d'établissement, d'une meilleure sécurisation dans la reconnaissance nationale des diplômes. C'est un très gros chantier.

La CGE a aussi vocation à rassembler les écoles. Elle gagnerait beaucoup à intégrer des catégories d'écoles nouvelles, notamment les écoles d'architecture qui sont dans la réflexion sur l'avenir de leur modèle avec de plus en plus de thèmes communs avec les écoles d'ingénieurs ou d'art. Elles gagneraient à sortir d'un certain isolement en nous rejoignant. Certaines ont déjà entamé ce processus. Si l'on a beaucoup d'écoles d'architecture, on pourra leur donner un cadre d'expression intéressant au sein de la CGE.

Vous êtes optimiste ?

Oui ! Les écoles fonctionnent sur l'optimisme. Nous ne sommes absolument pas découragés mais combatifs. La CGE est un syndicat professionnel. Nous sommes là pour défendre les intérêts de nos membres qui sont en résonance avec l'intérêt général.

C'est donc à la fois plus facile pour nous de faire passer des messages mais plus difficile peut-être pour nos interlocuteurs de comprendre que nous ne sommes pas simplement en train de vendre notre salade, mais vraiment en train de nous battre pour l'excellence au sens large de l'enseignement supérieur.

>> Consulter la première partie de l'interview de Philippe Jamet

>> Consulter la deuxième partie de l'interview de Philippe Jamet