Loin de refléter la réalité, la publication de classements recensant les meilleurs lycées marquerait surtout le début d’une guerre nocive entre les établissements. 

Chaque année, le ministère de l’Education nationale publie des indicateurs de résultats des lycées. Au total, 3 500 établissements, publics, privés, généraux, technologiques et professionnels, sont passés au crible.

Taux de réussite au bac, taux de mentions obtenues ou taux d’accès au bac, les évalutations se déclinent sur différents critères. Des critères qui permettent ensuite aux médias d’établir leur propre classement. Mais pour certains, les palmarès ressemblent davantage à une course à la concurrence qu’à une volonté de refléter la réalité.

Des classements jugés inutiles

En effet, si les classements peuvent être perçus par certains comme une nécessité pour choisir le meilleur lycée, d’autres, notamment les professeurs, ne semblent pas du même avis. C’est le cas de Sophie Santraud, professeure de SVT. Selon elle, les classements sont « inutiles, on se demande quel est l’objectif, à part faire vendre du journal », s’indigne-t-elle. 

Même constat pour François Jarraud. L’ancien enseignant devenu rédacteur en chef du site Café Pédagogique, regrette que les critères utilisés par les médias, tels que le taux de réussite au bac, contribuent surtout à mettre en valeur les écoles au détriment du travail des professeurs et de leurs élèves. « Les critères permettent de dresser un portrait des établissements et non un classement », détaille François Jarraud, « ils [les] mettent en concurrence, [ce qui] est toujours source d’injustice et de découragement », poursuit-il.

« Les lycées se font la guerre entre eux »

D’ailleurs, même si ce système de concurrence n’est pas nouveau, les classements ont tendance à renforcer le phénomène. « Les établissements publics et privés ont toujours été en concurrence et c’est normal car les deux ne fonctionnent pas de la même manière. Mais depuis plusieurs années, les lycées publics eux-mêmes entrent en concurrence les uns avec les autres et ça ne devrait pas exister », estime Sophie Santraud.

D’après la professeure, les palmarès poussent les établissements « à se faire la guerre » pour des raisons financières. « Aujourd’hui, les lycées veulent le plus d’élèves possible car plus les effectifs sont importants, plus ils obtiennent des moyens financiers. S’ils peuvent choisir les meilleurs élèves c’est encore mieux », explique-t-elle. Ce système a donc poussé les établissements à se livrer une véritable guerre marketing, certains proposant des options très pointues comme l’apprentissage du chinois pour attirer le maximum d’élèves.

Une concurrence accrue qui encourage l’élitisme

Mais pour François Jarraud, cette guerre des lycées va encore plus loin : « Cette année, la pression vers l’élitisme est encore plus forte puisqu’on dispose des taux de mentions réelles et attendues. » En effet, en fonction de l’origine sociale de leurs élèves et de leurs notes obtenues en seconde et en première, chaque lycée détermine dès le début d’année son potentiel taux de réussite au bac. Un chiffre ensuite comparé en fin d’année avec le taux réel. 

Ainsi, tous les établissements ne bénéficient pas du même prestige aux yeux des élèves et de leurs parents. En misant sur les résultats des lycéens, les classements contribuent d’autant plus à cette fracture scolaire. D’après François Jarraud, les palmarès « accélèrent la ségrégation sociale et encouragent la course vers ce qu’ils croient être les meilleurs établissements et donc vers l’élitisme ». 

Les lycées prennent en compte l'origine sociale des élèves pour déterminer le taux de réussite au bac. © Victoria М / Fotolia Les lycées prennent en compte l'origine sociale des élèves pour déterminer le taux de réussite au bac. © Victoria М / Fotolia

L’impact des classements à relativiser

Or, même si les lycées sont mis en concurrence, difficile pour les parents et les élèves de choisir celui qu’ils préfèrent. « A priori, ils peuvent choisir mais il y a des critères fixés par l’inspection académique », admet Sophie Santraud. Certains parents jouent même le jeu des options pour que leur enfant intègre un établissement spécifique « mais ils n’y arrivent pas forcément », reconnait la professeure. Dans les faits, le recteur sélectionne les élèves au cas par cas, l'école n’a pas vraiment son mot à dire.

Les classements ne pourraient donc pas totalement influencer le choix des parents et des lycéens. D’autant que cela ne concerne qu’une minorité de familles. « Il y a quelques parents qui se tiennent très informés des classements ou qui sont très inquiets pour leur enfant mais en réalité ils sont très peu nombreux, le classement n’a pas de réelle incidence sur eux », ajoute Sophie Santraud.

Des critères à revoir

Néanmoins, les deux professeurs reconnaissent tout de même que les classements peuvent être positifs si d’autres critères sont pris en compte. Dans son article publié dans Café Pédagogique, François Jarraud a pris le parti de mettre en avant la progression des élèves. « Cela permet de mettre en valeur le travail des enseignants qui luttent avec courage contre les déterminismes sociaux », affirme-t-il. Des compétences qui ne sont pas utilisées dans la plupart des palmarès.


Un avis partagé par Sophie Santraud. L’enseignante estime que ce critère, plus réaliste, pourrait « aider le ministère à savoir ce qu’il se passe dans les lycées et pourquoi pas à débloquer davantage de moyens financiers ou améliorer la mixité sociale ». 


Toujours faut-il que cette méthode de classification soit réellement prise en considération : « Le palmarès, tel qu’il est utilisé par les médias a des effets négatifs sur le système éducatif. Il n’aide en rien à l’améliorer car il n’est accompagné d’aucune politique sérieuse de la part de l’Education nationale », conclut François Jarraud.