Après avoir voté le blocage illimité de l’université de Paris 1, le site de Tolbiac semble à l’abandon.

11 heures à Paris 1, jeudi 5 avril. Devenue le « bastion de la mobilisation », « le site de convergence des luttes », l’université est vide. Bloquée depuis plusieurs jours, seuls quelques étudiants sont présents à l’entrée. Assis sur des chaises ou par terre, ils discutent tranquillement. On semble très loin de l’image des manifestants énervés et prêts à en découdre. Le portail grand ouvert, les vigiles encouragent même les curieux à entrer voir ce qu’il se passe à l’intérieur. Et apparemment, il ne s’y passe pas grand-chose. 

Une fac déserte

Après avoir contourné quelques chaises et tables disposées aux alentours du hall de l’université, les couloirs sont désespérément vides. Plusieurs vigiles font leur ronde tandis que quelques jeunes circulent librement dans la fac. « On est venu prendre des photos, voir ce qu’il se passe », expliquent deux jeunes qui ne sont pourtant pas étudiants à Paris 1. Dans les allées, des banderoles et des pancartes sont encore visibles, certaines sont tombées. Les murs sont recouverts de graffitis et de tags en guise de protestation : « Ne prenez pas l’ascenseur, prenez le pouvoir », « Du rail aux facs, bloquons tout ». 

Dans les couloirs, vides, quelques pancartes ont été accrochées par les étudiants. © PB/OE Dans les couloirs, vides, quelques pancartes ont été accrochées par les étudiants. © PB/OE

Une fac déserte alors que deux jours plus tôt, 1 800 étudiants ont voté le blocage illimité de l’université jusqu’au retrait complet de la réforme sur l’accès à l’université, jugée sélective. « Trois propositions étaient possibles : un blocage pendant deux semaines, un autre jusqu’à la prochaine AG qui se déroule le 9 avril ou un blocage illimité. Avec 499 voix, c’est le blocage illimité qui l’a emporté », explique une étudiante, également responsable de la mobilisation. D’après elle, si la fac reste ouverte au public c’est parce qu’elle est devenue un véritable lieu de réunion : « Les grévistes qui n’ont pas de locaux prennent les amphis, on fait en sorte de leur laisser des endroits disponibles. »

L’université transformée en dortoir

Avec trois autres élèves, l’étudiante dépose de la nourriture et du matériel près de l’entrée. Tout semble très bien organisé. « Etudiants et profs se relayent jour et nuit pour occuper la fac. Le blocage, ça veut dire qu’on dort ici. L’amphi N a même été baptisé ‘Amphi dodo’, il est plongé dans le noir comme ça on peut se reposer quand on veut », détaille-t-elle.

L'amphi N, baptisé "Amphi Dodo" par les étudiants. © PB/OE L'amphi N, baptisé "Amphi Dodo" par les étudiants. © PB/OE

D’après l’étudiante, les enseignants seraient aussi très impliqués dans la mobilisation. « Hier, une prof de langues nous a donné un billet de 50 € pour qu’on aille acheter à manger », affirme-t-elle. 

Mais tous ne sont pas du même avis. Près d’un amphi, une autre prof de langue s’apprête à entrer pour participer à l’assemblée générale du personnel. Exaspérée et agacée, elle n’a pas pu faire cours depuis deux semaines. La professeure estime que le vote du blocage illimité n’a été pris que par « une poignée d’excités ». « Le vote n’est ni représentatif, ni démocratique », regrette-elle.  

Un blocage soutenu par les professeurs

Quelques minutes plus tard, les couloirs se remplissent un peu. Plusieurs dizaines d’enseignants et du personnel administratif sortent de l’AG. A la quasi-unanimité, ils ont voté pour la prolongation de la grève. Quant à savoir si ce blocage est légitime : « Comme dans toutes révolutions, il y a des sacrifices à faire », constate une professeure de sociologie. Un avis également partagé par les élèves : « On comprend très bien les étudiants qui veulent travailler, moi la première, j’aimerais retourner en cours. On les a écoutés et respectés mais l’AG a voté », rétorque l’étudiante.

Même si l’université reste peu occupée, élèves et enseignants comptent bien poursuivre le blocage. « On n’est pas du tout découragé, bien au contraire, c’est un lieu d’ébullition permanent, les profs nous encouragent maintenant à voir plus grand et à bloquer d’autres sites. » D’ailleurs, après l’agression violente d’une cinquantaine d’étudiants à l’université de Montpellier, la mobilisation n’a cessé de prendre de l’importance. « Juste après l’attaque, le nombre de personnes présentes en AG a doublé. Il y a eu une vraie prise de conscience de la part des étudiants et des professeurs contre la répression », assure l’étudiante.

Le calme règne

Dans le hall, un immense tableau interpelle. Les manifestants sont invités à organiser des débats, des cours alternatifs, des ateliers pratiques ou des performances artistiques. Le calendrier est déjà bien rempli. « Tout se passe bien car il y a des règles à respecter », indique la professeure de sociologie. Aucune inquiétude ne semble donc régner à Tolbiac. Profs et élèves discutent entre eux, en prenant leurs distances avec les journalistes. « On veut parler d’une seule voix, alors on ne répondra à aucune question », précise un étudiant, assis à l’extérieur.

Un calendrier est mis à disposition des manifestants pour organiser des cours alternatifs. © PB/OE Un calendrier est mis à disposition des manifestants pour organiser des cours alternatifs. © PB/OE

Quant à la crainte d’une éventuelle intervention des forces de l’ordre : « Le président de l’université, Georges Haddad, nous a assuré qu’il privilégiait le dialogue à l’utilisation de la force, on se sent soutenu et ce n’est pas négligeable », conclut l’étudiante. A midi, une dizaine d’étudiants se sont installés dehors, au soleil. La fac est toujours aussi calme.